Nicolas Thierry : ouverture du colloque consacré aux insectes pollinisateurs au CNRS Chizé
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Je ne vais pas rappeler ici l’importance vitale des pollinisateurs, chacun d’entre vous, dans cette salle, le sait mieux que quiconque. Je ne vais pas non plus faire un discours technique alors que cette salle est remplie de spécialistes.

Néanmoins, quelques mots sur le contexte actuel et l’urgence qui s’impose à nous.

Que nous soyons scientifiques, agriculteurs, responsables politiques, industriels, ou, c’est le plus important, des femmes et des hommes attentifs au monde qui nous entoure, nous ne pouvons éviter de ressentir un vertige, une forme d’effroi, quand on prend conscience que nous sommes en train de briser un mécanisme naturel, la pollinisation, dont dépendent les ¾ de nos cultures alimentaires et la survie de 90% des plantes sauvages.

Je lisais récemment une anecdote relative à Charles Darwin : on lui présenta en 1862, donc bien après son voyage à bord du Beagle, une orchidée, l’étoile de Madagascar, qui a la particularité d’être profonde de 20 à 30 cm. Darwin en déduit, avec beaucoup de conviction, l’existence d’un insecte, pas encore découvert, qui serait doté d’une trompe de la même taille. La communauté scientifique reçut à l’époque cette prédiction avec beaucoup de scepticisme. Il faudra attendre 40 ans, et Darwin mort depuis 20 ans, pour que la découverte à Madagascar d’un grand papillon, doté d’une trompe d’une vingtaine de centimètres, donne raison au grand naturaliste.

J’évoque cette anecdote car elle illustre d’une belle manière la co-évolution. Et c’est précisément cela que nous mettons aujourd’hui en péril.

La disparition des pollinisateurs, sujet vital qui nous occupe aujourd’hui, est en réalité l’un des symptôme d’une crise plus globale, plus systémique qui touche au rapport que nous entretenons avec le reste du vivant.

En effet, nous entendons sans cesse que nous vivons une crise écologique, mais poser ainsi le diagnostic est une erreur, un biais. En réalité, nous ne vivons pas une crise écologique mais une crise de notre relation à la Nature.

Jamais nous n’avons autant parlé de Nature, jamais nous n’avons compté autant d’experts, de naturalistes, de scientifiques, jamais nous n’avons autant répertorié, accumulé de la connaissance sur la vie qui nous entoure et pourtant, jamais nous n’avons anéanti aussi vite la beauté et la diversité de la vie.

La communauté scientifique fait brillamment son travail, et se mue de plus en plus fréquemment en lanceur d’alerte. Grâce à eux, nous n’avons, d’une part plus de doutes sur la gravité de la situation, et d’autre part, nous connaissons les solutions pour éviter le pire. Cette journée est un parfait exemple.

C’est donc maintenant aux acteurs économiques, industriels, agricoles, ainsi qu’aux responsables politiques de se hisser à la hauteur de l’enjeu. Ce qui est devant nous, c’est la nécessité de changer d’échelle et ceci à grande vitesse. Les oasis d’alternatives, où sont testés avec succès des changements de modèle, doivent devenir la norme.

Comme le disait Nicolas Hulot, au moment d’expliquer sa démission sur France-Inter, « on ne doit plus se mentir ». En effet, nous n’avons plus le temps. Celui-ci est compté, certainement nous reste-t-il une poignée d’années pour sortir de la tétanie dans laquelle nous sommes. Les choix de notre génération vont conditionner la vie de toutes celles qui vont suivre, y compris de celle des enfants qui sont en ce moment même dans les cours d’école.

La Région prend d’ores et déjà sa part. Je pense, et ce n’est évidemment pas exhaustif, au plan régional en faveur des pollinisateurs, à la politique en faveur de l’agriculture biologique, ou encore à la stratégie régionale en faveur de la biodiversité, sans oublier Ecobiose, ce comité scientifique interdisciplinaire, piloté par Vincent Bretagnolles, dont nous attendons beaucoup pour réorienter si nécessaire nos politiques publiques.

Nous sommes prêts à aller toujours plus loin et accompagner les acteurs dans leur mutation. L’impulsion ne peut être uniquement verticale et partir des institutions, quelles qu’elles soient, mais une puissante dynamique globale doit s’engager.

Au regard de la situation et du temps que nous avons pour réagir, l’honnêteté et la lucidité obligent à admettre que la voie est étroite. Mais elle existe encore.

La Nouvelle-Aquitaine, première région agricole d’Europe, et peut-être également l’une des plus riches en terme de patrimoine naturel, au moins au regard de sa diversité, est un laboratoire. Si nous réussissons ici, nous pouvons réussir partout.

La clef, me semble-t-il, est la réconciliation.

La réconciliation, avec le reste du vivant, dont nous dépendons. Une communauté de destin nous lie aux autres espèces. Préserver la vie, sous toutes ses formes, doit guider l’ensemble de nos choix de société. Ce critère de décision doit l’emporter sur tous les autres.

La réconciliation aussi entre les consommateurs, les citoyens, les agriculteurs et les politiques. Les agriculteurs veulent légitimement bien vivre de leur travail, trouver du sens dans leur métier et être considéré à leur juste place dans une société qui les a, à mon sens, injustement relégués depuis quelques décennies.

Les consommateurs et les citoyens veulent, eux, retrouver un lien plus direct avec les produits qu’ils consomment, être certains que cela ne vient pas systématiquement de l’autre bout de la planète et que les produits qu’ils consomment, même quand ils sont locaux, ne menacent ni leur santé, ni l’environnement.

Les responsables politiques cherchent quant à eux des solutions pour revitaliser les campagnes, préserver la santé des consommateurs et protéger les écosystèmes.

Nous avons tous, quelle que soit notre fonction ou notre position, des convergences d’intérêts. Les oppositions artificielles, stériles ou de façade sont, face aux enjeux qui sont les nôtres, de l’irresponsabilité.

Je veux donc croire, alors qu’encore une fois les solutions sont connues, que nous saurons franchir l’obstacle. Et gardons à l’esprit que plus plus attendons, plus les possibilités de réussir deviendront improbables.

Merci pour votre attention.