Intervention relative au partenariat avec les chambres d’agriculture pour un changement de modèle agricole
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Par Laurence Motoman – Intervention en séance plénière du 10 avril 2017

Monsieur le Président, mes chers collègues,

La délibération qui est proposée à notre assemblée a pour titre « Partenariat avec les chambres d’agriculture pour un changement de modèle agricole ».

En débutant sa lecture, mis en appétit par les termes « Changement de modèle agricole », nous pensions enfin que le grand soir était arrivé et que les chambres d’agriculture allaient tourner enfin la page de l’agriculture productiviste, qu’elles ont soutenues depuis les années 50 et qui a atteint son paroxysme grâce à la politique agricole commune européenne.

On connait les résultats de cette politique : une diminution vertigineuse du nombre de paysans, le recours systématique aux intrants chimiques notamment l’utilisation massive des pesticides, les pollutions de l’eau, du sol de l’air inhérentes à ces intrants, des impacts très importants sur la biodiversité, des impacts tout aussi importants sur la santé humaine dont les agriculteurs sont d’ailleurs les premières victimes.

Tout ceci se concrétise par de très nombreuses crises agricoles qui se répètent indéfiniment et dont il n’est jamais tiré de leçons ; crises qui sont aggravées par la concurrence internationale puisque les prix des produits agricoles sont aujourd’hui fixés par les marchés mondiaux. De nombreux petits agriculteurs sont au bout du rouleau et le taux de suicide grimpe de manière inquiétante dans ce métier.

Lors de la session du conseil des droits de l’homme, un rapport de l’ONU du 24 Janvier 2017, sur le droit à l’alimentation, rappelle que : « Le fait d’être tributaire de pesticides dangereux est une solution à court terme, qui porte atteinte au droit à une alimentation suffisante et au droit à la Santé des générations actuelles et générations futures.

En outre, la diminution de la biodiversité perturbe l’équilibre complexe entre les prédateurs et les proies dans la chaîne alimentaire. Et, déstabilise tout l’écosystème. »

Selon le directeur de la FAO : « Le moyen le plus efficace à long terme de réduire l’exposition à ces produits chimiques toxiques est de renoncer progressivement à l’agriculture industrielle » pour développer l’agro-écologie.

Il y a donc urgence à véritablement changer de modèle agricole pour sauver les paysans, contribuer à la production d’une alimentation saine et de qualité, préserver la biodiversité et la santé humaine et contribuer à limiter le changement climatique.

Or, il s’avère que cette délibération ne tourne pas vraiment encore le dos à cette agriculture productiviste. Pour illustrer mon propos, je vais reprendre une citation d’un célèbre humoriste (Francis Blanche) : « Face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement ». Alors oui, cette délibération ne devrait pas seulement changer le pansement mais penser le changement, le faciliter, le susciter, le rendre désirable. Ce futur désirable, c’est le PCAE, le Plan Compétitivité et d’Adaptation des Exploitations Agricoles qui en est chargé. Ce PCAE doit être un des fers de lance du changement.

Notre groupe ne remet pas en cause la stratégie du PCAE mais regrette que celui-ci ne soit décliné qu’avec un seul outil, à savoir la certification environnementale AREA (Agriculture Respectueuse de l’Environnement). Il est inexact d’affirmer comme le fait la délibération, qu’AREA est un outil de l’agro-écologie. L’agro-écologie est un changement radical du modèle agricole, pas sa continuation repeinte en verte avec quelques améliorations.

Nous ne contestons absolument pas la pertinence qu’a pu avoir AREA, il y a une quinzaine d’années lorsque la région Aquitaine a été pionnière pour la mettre en place en 2002. C’était une évolution majeure en termes d’accompagnement des agriculteurs à la mise aux normes environnementales de leur ferme. Devant le succès de ce dispositif, la région Aquitaine a souhaité que ce dispositif devienne une certification environnementale de niveau 2 qui a été reconnue par le ministère de l’agriculture en 2012. Là encore, notre groupe ne peut que se féliciter de cette évolution très positive que nos collègues élus EELV ont soutenu dans la précédente mandature.

L’agriculture raisonnée n’est pas raisonnable, ni soutenable

Néanmoins, malgré quelques ajouts allant vers une agriculture plus écologique, AREA est avant tout une certification d’agriculture raisonnée. L’agriculture raisonnée n’est pas un changement de modèle agricole, c’est un modèle qui tente de minimiser les impacts environnementaux et sanitaires des pratiques productivistes : ainsi par exemple, on dose de manière plus optimale les doses d’engrais chimiques, ainsi que les épandages de pesticides, on optimise l’irrigation.

Certes, tout cela va dans le bons sens, mais c’est encore très loin de l’agro-écologie. Sur le long terme, l’agriculture raisonnée n’est pas raisonnable, ni soutenable. Les intrants chimiques dont les pesticides doivent être bannis du nouveau modèle agricole très rapidement. Il se trouve que le plan éco-phyto, outil par excellence de l’agriculture raisonnée est un échec patent. Non seulement, l’objectif de diminuer de moitié l’utilisation des pesticides en 10 ans ne sera pas respectée mais de surcroit on constate au contraire une augmentation de cette utilisation, ce qui fait de la France, l’un des plus importants consommateurs de pesticides au niveau mondial.

Aussi, puisqu’on vient de vivre un moment historique ce week-end avec un processus de paix prometteur, il faut aussi tout faire pour désarmer l’agriculture chimique et entamer un processus de paix. D’ailleurs, souvenons-nous que les substances chimiques des engrais azotés et des pesticides ont été fabriquées à l’origine pour être d’atroces armes chimiques lors de la première guerre mondiale et qui ont été réorientées vers l’agriculture à la fin de ce conflit.

Réconcilions dans ce processus de paix, les paysans avec les équilibres naturels et avec la société, grâce à l’agroécologie et à l’agriculture paysanne.

Un changement de modèle agricole exige donc un changement radical des pratiques, ce qui n’est pas encore le cas avec AREA. Aussi, le titre de cette délibération « Partenariat avec les chambres d’agriculture pour un changement de modèle agricole » apparait usurpé. Il aurait été plus correct de le formuler ainsi : « Partenariat avec les chambres d’agriculture pour la généralisation de la certification environnementale AREA »

D’autre part, monsieur le président, nous regrettons que la généralisation du dispositif AREA à la Nouvelle-Aquitaine n’ait pas fait l’objet d’une concertation plus large de notre assemblée. Cette délibération est arrivée à l’ordre du jour sans aucun travail de concertation en amont. Notre groupe aurait pu à cette occasion, faire des propositions d’amendement tirant vers le haut la certification environnementale notamment en permettant une bonification des aides pour accompagner les agriculteurs vers le niveau 3, c’est-à-dire la certification HVE, Haute Valeur Environnementale. Dans ce cas de figure, la certification AREA apparaitrait alors comme le premier échelon d’une démarche de progrès tandis qu’avec la formulation actuelle de la délibération, AREA semble être l’alpha et l’oméga du partenariat de la Région avec les chambres d’agriculture, ce qui est rédhibitoire pour notre groupe.

Pour terminer, nous nous étonnons que cette généralisation d’AREA nivelle par le bas la certification AREA de la région Aquitaine. En effet, en Aquitaine, la certification AREA était obligatoire pour obtenir des aides du PCAE, ce qui n’est plus le cas actuellement pour la Nouvelle-Aquitaine. Vous conviendrez, Monsieur le président, que cela n’est pas conforme à votre souhait d’harmoniser par le haut les politiques des 3 ex-régions et ce d’autant plus pour ce dispositif AREA que vous avez vous-même promu fortement dans vos mandats précédents de président de la région Aquitaine.

Pour toutes ces raisons, le groupe EELV s’abstiendra sur cette délibération.

Je vous remercie.

[Seul le prononcé fait foi]